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UN LABORATOIRE DE LITTERATURES,
Littérature numérique et internet,
éditions du Département Etudes et Recherches, BPI Pompidou
Sous la direction de Serge Bouchardon, préface de Jean Clément
Serge Bouchardon
Evelyne Bourdoux
Orian Deseilligny
Franck Ghitala
Aux membres de la liste LITOR, je voudrai faire davantage que signaler cet ouvrage, tant il est riche d'enseignement sur un phénomène né avec l'Internet, les listes de diffusion, les sites littéraires, les forums, bref tout ce qui a pu émerger au cours de ces dernières années en marge de la littérature. En marge, et peut-être aussi, l'avenir nous le dira, à l'avant-garde...
Démarrant comme une étude comparatiste entre deux "tribus" d'écrivains en
ligne, "Ecrits-Vains"(http://ecrits-vains.com/) et "E-critures",(http://fr.groups.yahoo.com/group/e-critures/) l'étude finit par disséquer les us et coutumes de la liste E-critures, à travers les interventions de certains de ses membres, ce qui l'amène à retracer les riches heures de cette communauté d'écrivains - enjeux théoriques, oeuvres, scissions. Cette étude, pour tous ceux qui s'intéressent au phénomène de la littérature sur / pour / par Informatique et Internet, constituera donc une excellente porte d'entrée... et encore un peu plus.
Le premier chapitre, s'intitulant "A la recherche d'un domaine", va s'appliquer à montrer comment
les uns, "Ecrits-Vains", se sont constitués sur des bases clairement
alternatives à l'édition traditionnelle, tandis que les autres, E-critures, sous
l'impulsion, je le rappelle, de Eric Sérandour, fondateur de la liste
initiale "Ecriordi", rebaptisée "E-critures", se sont d'emblée placés dans -
et c'est ce qui pose problème - une perspective de littérature numérique,
ou littérature informatique, digitale, etc... Un des objets de la liste
E-critures a toujours été de définir son objet, ce qui n'est certes pas
banal, et la différencie totalement de Ecrits-Vains, dont l'objet n'a pas ou
peu été l'objet de discussions, puisqu'il est connu, c'est la littérature
écrite.
Ce premier chapitre, donc, va s'attacher à dresser une toponymie des deux
domaines, de liens en liens. On apprendra par exemple que la littérature
informatique se situe à la jonction du net-art et de la littérature écrite.
Dans le second chapitre, "Des acteurs et des dispositifs d'édition", les
quatre auteurs vont se faire les observateurs des pratiques de publications
et d'édition.
Par parenthèse, si le premier chapitre portait la marque de l'enquête menée
par d'Oriane Deseilligny sur la tribu Ecrits-Vains, celui-ci sera pour une
large part le reflet de la thèse d'Evelyne Broudoux, consacrée à
l'autoritativé - ou plutôt l'auctorialité, qui est le devenir-auteur des
écrivants, tandis que la troisième rappellera bien des aspects de la thèse
de Serge Bouchardon, consacrée au récit interactif. Les remarques, et la
tournure d'esprit générale de l'ouvrage doivent beaucoup à la maîtrise par
Franck Ghitala des concepts liés à ce que l'on appelle globalement
l'infocom.
Par quels filtres, donc, passent les écrivants, sur Ecrits-Vains et sur
E-critures pour devenir auteur, c'est ce que cette partie s'attache à
montrer. Sur Ecrits-Vains, on se rend compte là encore que le processus
n'est guère différent de l'édition papier. Des comités de lecture prennent
en charge ce qu'on leur envoie, et décident, en fonction de critères qui
tiennent évidemment à la définition que chacun se fait de la "bonne
littérature", de ce qui sera publié ou non. Tandis que sur E-critures,
chaque membre à peu près ayant son propre espace de publication, ce n'est
pas tant d'un espace de publication dont les uns et les autres sont à la
recherche, mais plutôt d'une accréditation par les pairs.
Le problème d'E-critures étant de constituer un champ tout en en discutant,
ce qui serait équivalent à la construction d'une bicyclette sur laquelle on
serait tenu de pédaler, il est patent que les messages des uns et des autres
demandant une évaluation "technique" sont bien davantage que ce qu'ils
prétendent être : tout en proposant leurs oeuvres, ils tentent d'en
construire ou d'en déconstruire les cadres.
Le fait qu'un livre s'attache à retracer certains moments d'une liste de
diffusion, et donne un relief tout particulier à certains de ses
participants, me fait penser à tous les livres qui ont pu être publiés au
cours de ces six années passées, tous ces romans qui s'abattent sur chaque
rentrée littéraire, et dont les auteurs sont très vite oubliés, tous ces
livres qui donnent le vertige quand on rentre dans une librairie, et qui
sont pour la plupart condamnés à quitter les tables de présentation au bout
de trois semaines...Et nous, écrivants, écrivains, débatteurs, qui croyions écrire des mickeys sur un support
labile, nous qui tapotions en riant sur notre clavier, nous voilà l'objet
d'un livre qui ira plus sûrement garnir les rayonnages des bibliothèques de facs,
médiathèques, centres de ressource. Ô bizarre ironie du sort...
Dans le troisième chapitre, "Les oeuvres de littérature numérique", on peut dire que le coeur de la problématique de E-critures est abordé, puisqu'il y est beaucoup question des oeuvres de littérature numérique ou informatique. Au passage, la discussion autour de la terminologie sera abordée, et pas seulement concernant le terme générique de "littérature numérique", mais également pour ce qui concerne les figures de style, etc...
Ce troisième chapitre est certainement le plus riche, puisqu'il aborde à la fois les problèmes liés à la qualification du texte (qu'est-ce que le texte de l'oeuvre de littérature numérique), la production du texte et la lecture du texte. Les principales théories seront également abordées.
Le plus riche, donc, et difficile à résumer, puisqu'il recense bon nombre des problématiques qui ont occupé cette liste depuis 7 ans et demi.
C'est pourquoi je me contenterai d'insister sur un seul point, qui concerne la conception qu'ont plusieurs théoriciens de la littérature informatique comme objet de questionnement. Je m'explique un peu plus : chez Serge Bouchardon, directeur de publication de l'ouvrage en question, on retrouve souvent cette formulation selon laquelle le récit interactif serait mise en tension du récit, jeu aux frontières des genres, ou encore selon laquelle la littérature numérique serait un "révélateur", comme si la littérature informatique devait avoir une fonction, devait servir à quelque chose, et notamment à questionner les différentes formes d'expression artistique dont on pourrait la faire découler (littérature écrite, vidéo, programmation, arts visuels).
Anne Marie Boisvert, elle aussi, soutient que les oeuvres qui comptent vraiment, auxquelles on revient toujours, que l'on relit, etc... ce sont les oeuvres de Balzac, Proust, Flaubert, et cie. Les oeuvres de littérature informatique ou de net-art sont valables comme consommation de l'instant, comme questionnement, comme jeu intellectuel, mais guère plus. Jean Pierre Balpe exprime également quelque chose de très proche.
Or, je tiens que les oeuvres de littérature informatique, en tant que la littérature informatique est un des arts du langage, dans la continuité de la littérature orale et de la littérature écrite, n'ont pas à être instrumentalisées par les formes antérieures, parce que si instrumentalisation il y a avait, ce serait plutôt de la dernière sur les premières.
Bien évidemment qu'il y a un ou plusieurs héritages à assumer, mais s'il doit y avoir une postérité à ce que nous faisons, elle se construira par des oeuvres qui dépasseront ce stade du questionnement, de la référence, du jeu.
Je tiens enfin que les oeuvres de littérature informatique (certaines, évidemment) sont et seront valables pour elles-mêmes, construisent une problématique qui leur est propre, font des paris artistiques et les tiennent, aussi fort et aussi riches que peuvent en tenir les oeuvres de littérature écrite, les films, les pièces de théâtre, les concerts musicaux, etc...
Tout cela pour nous amener vers la conclusion de l'ouvrage, et l'inquiétude qui s'y lit en filigrane, quant à la construction d'un genre, quant à la pérennité d'une forme d'art. E-critures fait-il école, promeut-il une forme nouvelle parmi les arts du langage, etc...? On pourrait relier cette question à l'inflation actuelle des blogs - dont l'étude souligne par ailleurs comme la tentative rapide d'un blog E-criturien aura tourné court - qui semblerait recouvrir les travaux plus typiquement liés à la programmation, dont les acteurs de la liste sont les meilleurs représentants en France.
Cette question de l'avenir a souvent été posée sur la liste.
En refermant le livre, on pourrait presque se dire que 7 ans et demi d'agitation théorique, de débats, de présentations d'oeuvres, de critiques, etc... de la façon vivante et mouvementée que cette liste a connue, ce ne serait déjà pas si mal si E-critures devait passer pour un mouvement littéraire ou artistique. Dada a duré beaucoup moins longtemps que ça. Mais E-critures est tout à fait autre chose qu'un mouvement littéraire ou artistique. Quoi? L'avenir le dira peut-être, mais le titre de cet ouvrage "UN laboratoire de littératures" semblerait une excellente formulation.
Pour en finir avec cette présentation, n'oublions pas la préface
de Jean Clément, qui cadre le propos et pose les bonnes questions.
Je retiendrai seulement la dernière, celle du public : ces oeuvres
sauront-elles trouver leur public, ou bien resteront-elles des curiosités de
laboratoire...?
Pour en avoir discuté récemment avec quelqu'un, qui constatait que même des
littéraires (niveau fin d'études) ne comprenaient pas l'intérêt de la
littérature numérique, je crois qu'effectivement il faut avoir une solide
culture, à la fois du côté de la littérature et des arts de l'image pour
aborder sans médiation ces oeuvres - sans médiation, je veux dire en-dehors
de la présence de leurs auteurs. Mais par ailleurs, je suis confiant dans
l'ouverture manifestée par l'université, qui forme des étudiants, lesquels enseigneront, puis montreront à leurs élèves que l'on
peut faire autre chose, en poésie, aujourd'hui, que du slam...
La question, comme le formule si bien Jean Clément, est de savoir si les
créateurs pensent assez à la place du lecteur dans leurs oeuvres...
xm
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